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Vers une culture scolaire démocratique

« Lorsque l’on réfléchit aux perspectives du développement scolaire, notre action doit être guidée par la vision d’une école démocratique, d’une école vivante dans un État démocratique ainsi que par la conception de l’être humain à laquelle elle est associée. Dans ses processus de conception et dans sa vie quotidienne, l’école de demain doit elle-même être une mise en pratique de la démocratie. » – Hartmut Wenzel

« Les démocrates ne tombent pas du ciel. » Aujourd’hui, cette constatation du politologue allemand Theodor Eschenburg nous paraît évidente. Personne ne contestera non plus que l’école et l’enseignement portent une responsabilité particulière dans l’éducation à la démocratie des enfants et des adolescents. Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Comment l’école peut-elle favoriser de manière systématique les compétences démocratiques des élèves ?

Tout d’abord, l’éducation à la démocratie n’est pas un sujet qui peut être délégué à certains enseignants experts ou se borner au cours d’éducation à la citoyenneté: c’est une mission qui doit être assurée par tout le personnel scolaire. Les valeurs, les comportements, les normes et les idées qui façonnent l’enseignement et la vie scolaire représentent un contenu implicite et décisif qui modèle la pensée et l’action démocratiques. L’organisation démocratique des écoles, les opportunités d’apprentissage informel et les espaces d’expérimentation participatifs qu’elles proposent ainsi que la conscience de l’importance d’une culture scolaire démocratique dans la communauté scolaire ne devraient donc pas être laissés au hasard, mais constituer une mission obligatoire du développement scolaire.

L’école, un lieu d’apprentissage démocratique

Les écoles sont un microcosme où les enfants et les adolescents peuvent apprendre ce qu’être un citoyen actif et responsable signifie. Dans l’espace pédagogique protégé qu’est l’école, ils peuvent développer un comportement démocratique et tester à leur échelle les capacités d’exercice des droits dont ils ont besoin dans les différents domaines de la société : la reconnaissance des principes démocratiques, la volonté de participer et de prendre des responsabilités, l’expertise politique et sociale, la capacité de jugement et de gestion des conflits, la volonté de dialoguer et la capacité à adopter le point de vue d’autrui.1 Dans les différents comités scolaires et les structures de participation, les enfants et les adolescents peuvent découvrir les processus de décision démocratique fondamentaux et l’importance des notions de pluralisme, de représentation ou d’État de droit, qui restent souvent abstraits et déconnectés de la réalité dans la « grande » politique. Il ne s’agit pas de défendre une démocratie de proximité dénouée de toute complexité ou de donner l’impression que la participation démocratique permet de résoudre tous les conflits de manière durable et harmonieuse. Au contraire, il faut aussi soutenir la participation des élèves dans la confrontation lorsque c’est nécessaire et favoriser la découverte réfléchie de la complexité des démocraties représentatives modernes.

Une culture scolaire démocratique est avant tout pertinente pour l’éducation à la citoyenneté, car l’école est la seule institution qui a la chance de toucher tous les enfants et les adolescents, indépendamment de leurs origines familiales et socioculturelles, de représenter ainsi, en tant qu’« embryonic society » (John Dewey), les processus de négociation et les controverses de la société dans l’environnement social proche et de favoriser le changement de perspective dans une société hétérogène. C’est également l’un des principaux lieux de socialisation et, en tant que tel, elle peut, en s’ouvrant, en coopérant avec l’éducation non formelle et en soutenant la participation réelle dans les communes et la société civile, initier et permettre une interconnexion systématique avec les autres domaines de la société.

Offres d’éducation à la démocratie et opportunités d’apprentissage

Favoriser les compétences et les connaissances démocratiques est une mission qui incombe à l’école et à chacune des matières qui y sont enseignées. Elle est réussie lorsque l’école offre aux élèves des possibilités d’apprentissage démocratique et leur permet de participer à tous les niveaux, c’est-à-dire dans la vie scolaire, l’enseignement et les structures scolaires. Dans cet objectif, il est utile de disposer d’un modèle d’éducation à la démocratie et d’une pratique scolaire qui enracinent systématiquement la culture scolaire démocratique et participative dans la vie quotidienne de la communauté scolaire et qui soient portés et organisés par celle-ci. L’éducation à la démocratie propose des méthodes et des concepts variés pour développer une culture scolaire démocratique à différents niveaux d’action (cf. illustration). L’enseignement, la vie de classe, l’organisation de la vie scolaire et les offres de soutien personnalisées ainsi que les coopérations extrascolaires sont des points de départ importants pour un développement scolaire démocratique. Une culture scolaire démocratique performante nécessite également une mise en réseau systématique des différentes solutions, afin de construire un concept global et transparent d’éducation à la démocratie qui sera obligatoirement soutenu par la direction et le personnel de l’école.

Toutefois, outre ces accès à bas seuil et ces structures d’opportunité, les enfants et les adolescents ont besoin d’une instance qui les accompagne dans leur socialisation politique et les aide à réfléchir sur les expériences de participation scolaire, les questions sociales, les problèmes de la société et la logique du système politique. On ne peut pas comprendre la politique automatiquement ou en se basant sur la pratique. L’action sans la réflexion se transforme en activisme et favorise l’incompréhension. En règle générale, le cours d’éducation à la citoyenneté est le principal lieu de réflexion politique, mais le coaching et l’accompagnement proposés, par exemple, aux délégué(e)s de classe et aux représentant(e)s d’élèves peuvent favoriser les processus d’apprentissage de la démocratie. Les élèves y acquièrent les capacités politiques d’action et de jugement qui les aident à participer à la société et à la politique en tant que citoyennes et citoyens avertis.

Pour qu’une culture scolaire démocratique puisse se développer totalement, la culture de l’enseignement doit également être incluse dans un développement scolaire démocratique. Les valeurs transmises par un enseignement centré sur les professeurs, où les élèves ne peuvent voir aucune possibilité de participation et vivent le rapport entre enseignant(e)s et apprenant(e)s comme une relation autoritaire et de subordination, sont bien plus puissantes que la participation démocratique accordée ponctuellement par ailleurs, en comité des élèves ou en cours d’éducation à la citoyenneté. Au contraire, un enseignement démocratique, comme le décrivait déjà Kurt Lewin dans les années 1930, intègre les élèves aux décisions concernant les cours, justifie ses objectifs, s’intéresse à l’avis des apprenant(e)s et leur donne des responsabilités.

Le développement scolaire démocratique

Pour que les possibilités d’un espace d’expérimentation et d’action démocratique à l’école puissent être exploitées, un développement scolaire ciblé, qui développe et relie judicieusement les ressources existantes, est indispensable. Outre un positionnement clair de la direction, qui partage l’objectif d’une culture scolaire démocratique et encourage sa mise en oeuvre (top down), tous les acteurs de l’école devraient, si possible, être intégrés à son organisation théorique et pratique (bottom up). D’une part, ce type de participation est parfaitement adapté, car il permet d’exploiter les atouts, les idées et les intérêts de la communauté scolaire et d’adapter au mieux les projets concrets aux exigences et aux besoins spécifiques des participants ; d’autre part, ce type de « développement scolaire coopératif »2 peut être perçu comme un processus d’apprentissage commun, où le personnel de l’école, les parents et les élèves assument ensemble la responsabilité de la vie scolaire et où les enfants et les adolescents se sentent reconnus et écoutés en tant qu’expert(e)s de leur environnement.3 Cela ne signifie pas que tous les souhaits sont réalisés ni que toutes les visions sont mises en oeuvre, mais le processus de négociation commun peut, à lui seul, favoriser un changement de perspective, une compréhension réciproque et donc un apprentissage démocratique.

Le choix des formes et des structures démocratiques aux différents niveaux d’une culture scolaire démocratique et participative ainsi que la manière dont elles sont connectées et mises en oeuvre durablement devraient être adaptés aux conditions locales. Il est conseillé d’informer le plus tôt possible les commissions et la communauté scolaire des projets de développement scolaire démocratique et de donner à tous les participants la possibilité d’exprimer leurs idées, leurs besoins et leurs critiques lors du processus de planification et d’apporter un modèle commun d’éducation à la démocratie, par exemple grâce à une analyse de potentiel. Les processus créatifs, tels que la méthode du forum ouvert ou l’atelier de l’avenir, permettent d’intégrer de multiples façons l’ensemble de la communauté scolaire ou différents groupes à l’élaboration et à la mise en oeuvre du concept. Les différents processus et projets, les mesures correspondantes de développement du personnel et de l’organisation ainsi que le recours à des conseillers externes devraient être coordonnés et organisés par un groupe de pilotage mandaté par la direction.

De cette manière, si la communauté scolaire fait l’expérience, dans le cadre d’un processus progressif et de long terme, de l’organisation de la vie scolaire comme une tâche commune et en prend la responsabilité, l’objectif d’une culture scolaire démocratique prend déjà vie dans le processus de développement scolaire.

 


1 Cf. Gerhard Himmelmann (2016) : Demokratie Lernen : als Lebens- Gesellschafts- und Herrschaftsform. Ein Lehr- und Arbeitsbuch. 4e édition. Schwalbach/Ts. : Wochenschau.

2 Cf. Sibylle Rahm (2010) : Kooperative Schulentwicklung. Dans : Thorsten Bohl, Werner Helsper, Heinz Günter Holtappels et Carla Schelle (édit.) : Handbuch Schulentwicklung. Theorie, Forschungsbefunde, Entwicklungsprozesse, Methodenrepertoire. Bad Heilbrunn : Klinkhardt, pp. 83–86.

3 Cf. Volker Reinhardt (2009) : Partizipative Schulentwicklung. Ein Beitrag zur Demokratiepädagogik und zur Evaluation von Schulkultur. Dans : Wolfgang Beutel et Peter Fauser (édit.) : Demokratie, Lernqualität und Schulentwicklung. Demokratie als schulpädagogischer Entwicklungsbegriff. Schwalbach/Ts. : Wochenschau, pp. 127–150.





Prof. Dr. Matthias Busch

Sciences politiques, université de Trèves
Matthias Busch est professeur de didactique des sciences sociales. Il est enseignant et chercheur, notamment dans les domaines de l’éducation à la démocratie, de l’éducation à l’Europe et de l’histoire de l’éducation à la citoyenneté.

Auteur(s)

Prof. Dr. Matthias Busch (2018)

Titre:

Vers une culture scolaire démocratique

Publié dans:

01 / 2018 - Vers une école démocratique, S. 5-8.

Mots-clés:
Citation:
Matthias Busch (2018) : Vers une culture scolaire démocratique, dans: mateneen 01 / 2018 - Vers une école démocratique , p. 5-8. Disponible sur: https://doi.org/10.25353/ubtr-mafr-4296-9ba0